Peut-on négocier un préavis plus long et l’imposer en cas de licenciement ?
- Oui : le contrat peut prévoir un préavis plus long ou une indemnité compensatrice plus favorable que la loi ou la convention collective, au bénéfice du salarié.
- Attention à la qualification : une indemnité très élevée, forfaitaire et dissuasive peut être requalifiée en clause pénale.
- Conséquence : si la clause est jugée manifestement excessive, le juge peut en réduire le montant (pouvoir de modération).
- Point d’alerte pratique : plus la clause est déconnectée d’un “temps de transition” (préavis) et ressemble à une sanction de la rupture, plus le risque de réduction augmente.
- Bon réflexe de rédaction : privilégier une durée réaliste, une indemnité strictement corrélée au préavis, et une justification liée à l’organisation de la transition (passation, continuité).
En matière de licenciement, la durée du préavis est, en principe, encadrée par la loi et, le cas échéant, par la convention collective. Pour autant, la pratique contractuelle, en particulier pour les cadres, les dirigeants ou les profils stratégiques, conduit fréquemment à prévoir des clauses organisant un “préavis renforcé” ou une indemnité de rupture assimilée. La question est alors double : ces stipulations sont-elles valables et, surtout, sont-elles opposables à l’employeur au moment de la rupture ?
Une décision récente rappelle utilement que tout se joue dans la qualification de la clause et dans le contrôle judiciaire de son montant.
1. Le droit commun du préavis : un socle légal, souvent supplétif
Le préavis constitue le délai qui s’écoule entre la notification du licenciement et la fin effective du contrat. Il poursuit une finalité simple : permettre au salarié d’anticiper la rupture (recherche d’emploi, organisation personnelle) et à l’entreprise d’organiser la transition.
1.1. Les durées légales minimales
À défaut de dispositions conventionnelles ou contractuelles plus favorables, la durée du préavis en cas de licenciement se détermine notamment selon l’ancienneté, conformément au Code du travail [[C. trav., art. L. 1234-1]].
En pratique, on retrouve classiquement :
- 1 mois pour une ancienneté comprise entre 6 mois et moins de 2 ans ;
- 2 mois au-delà de 2 ans d’ancienneté,
sous réserve des stipulations de la convention collective, qui peut prévoir des durées différentes et, parfois, plus protectrices.
Le préavis ouvre droit, en principe, au maintien de la rémunération habituelle. Si l’employeur dispense le salarié d’exécuter le préavis, il doit verser une indemnité compensatrice [[C. trav., art. L. 1234-5]].
1.2. Des régimes particuliers existent
Certaines situations bénéficient d’aménagements spécifiques. Par exemple, le Code du travail prévoit des règles particulières pour les travailleurs handicapés quant à la durée du préavis (mécanisme de majoration), sous conditions [[C. trav., art. L. 5213-9]]. Par ailleurs, des particularités territoriales peuvent exister, notamment en Alsace-Moselle, où le droit local peut interagir avec certaines modalités d’exécution du contrat [[Service-public.fr]].
Ces régimes spéciaux ne dispensent pas d’une vérification fine : l’erreur la plus fréquente consiste à plaquer des durées “standard” sans tenir compte de la convention collective applicable, de la catégorie professionnelle, ou d’un texte spécial.
2. Clause contractuelle plus favorable : principe de validité, mais vigilance sur la qualification
2.1. Oui, un contrat peut prévoir un préavis plus long
Il est admis qu’un contrat de travail peut contenir des stipulations plus favorables que la loi ou la convention collective au bénéfice du salarié. Cela peut prendre plusieurs formes :
- une durée de préavis supérieure ;
- une clause prévoyant, en cas de rupture à l’initiative de l’employeur, le versement d’une indemnité équivalente à X mois de salaire ;
- un mécanisme hybride (préavis long, ou à défaut indemnité).
Sur le plan des principes, rien n’interdit donc de négocier un préavis contractuel renforcé, notamment dans des fonctions à responsabilité, avec un enjeu de stabilité.
2.2. Le vrai risque : la requalification en clause pénale
Toutefois, lorsque la stipulation excède très largement les standards, le juge peut y voir non pas un simple aménagement du préavis, mais une clause pénale : une pénalité contractuelle due en cas d’inexécution, dont le montant peut être réduit s’il est manifestement excessif [[C. civ., art. 1231-5]].
Ce point est déterminant : une clause “plus favorable” n’est pas automatiquement sanctuarisée. Son économie générale, son objet et son montant peuvent conduire le juge à exercer un contrôle de proportionnalité.
3. L’alerte jurisprudentielle : quand 2 ans deviennent 3 mois
3.1. Les faits marquants
Dans une affaire commentée récemment, le contrat de travail d’un dirigeant prévoyait qu’en cas de rupture par l’employeur (hors hypothèses limitativement listées), une indemnité compensatrice équivalente à deux années de rémunération serait due. L’intention affichée était de sécuriser l’emploi de cadres dirigeants, notamment pour réguler les conditions d’emploi sur une tranche d’âge déterminée.
Les juges ont retenu qu’il s’agissait d’une clause pénale. Ils en ont réduit la portée, en ramenant l’indemnité à trois mois [[Cass. soc., 28 janv. 2026, n° 24-14.985]]. Cette solution est également relevée par la doctrine, qui insiste sur le contrôle du caractère manifestement excessif [[Dalloz Actualité, 2026]].
3.2. L’enseignement central : la clause “préavis long” n’échappe pas au contrôle du juge
Le message est clair : plus la clause est élevée et forfaitaire, plus elle ressemble, juridiquement, à une pénalité. Or, la clause pénale est précisément le terrain sur lequel le juge dispose d’un pouvoir d’intervention : il peut modérer la pénalité convenue si elle est manifestement excessive [[C. civ., art. 1231-5]].
Autrement dit, une clause qui, en apparence, vise à “allonger le préavis” peut être appréhendée comme une pénalité attachée à la rupture. Elle devient alors révisable.
4. Comment distinguer un préavis renforcé d’une clause pénale ?
La frontière n’est pas purement sémantique. Elle se joue sur la structure de la clause.
4.1. Indices en faveur d’un véritable préavis
Une stipulation a davantage de chances d’être analysée comme un préavis renforcé lorsqu’elle :
- fixe une durée de préavis clairement exprimée (ex. 4, 5 ou 6 mois) ;
- organise les modalités d’exécution (transition, passation, objectifs raisonnables de fin de mission) ;
- prévoit une indemnité compensatrice strictement corrélée à cette durée, en cas de dispense par l’employeur [[C. trav., art. L. 1234-5]].
Ici, on reste dans la logique du préavis : un temps de transition, rémunéré, qui peut être exécuté ou payé.
4.2. Indices en faveur d’une clause pénale
À l’inverse, le risque de clause pénale augmente lorsque la clause :
- prévoit une somme forfaitaire très élevée (ex. 18 à 24 mois) sans lien explicite avec un “délai de préavis” ;
- subordonne l’indemnité à des événements flous (“rupture pour convenance”) ;
- vise principalement à dissuader l’employeur de rompre, plutôt qu’à organiser la transition ;
- s’applique même si le salarié retrouve un emploi immédiatement, ce qui peut renforcer l’idée de pénalité.
Dans ce cas, la clause ressemble à un mécanisme de sanction de la rupture : le juge peut la modérer [[C. civ., art. 1231-5]].
5. Conseils pratiques de rédaction : sécuriser la clause sans la rendre “réductible”
Il n’existe pas de clause miracle. En revanche, certaines techniques permettent de limiter le risque de requalification ou, à tout le moins, de réduire l’aléa judiciaire.
5.1. Privilégier une durée de préavis lisible et réaliste
Pour un cadre ou un dirigeant, un préavis de 3 à 6 mois peut se justifier, selon le poste, l’exposition commerciale, les responsabilités, et la disponibilité du marché. Au-delà, le juge peut s’interroger sur la finalité réelle de la stipulation.
5.2. Articuler le préavis avec des obligations de passation
Plus la clause démontre une logique d’organisation (et non de sanction), plus elle est défendable. Exemples :
- inventaire des dossiers ;
- transfert des accès et habilitations ;
- formation du successeur ;
- calendrier de passation.
Ces éléments donnent une cohérence “fonctionnelle” à un préavis allongé.
5.3. Éviter le forfait pur, préférer la corrélation au salaire et au temps
Une indemnité strictement égale à la rémunération qui aurait été perçue pendant le préavis, en cas de dispense, s’inscrit dans le schéma légal [[C. trav., art. L. 1234-5]]. À l’inverse, un forfait déconnecté du temps (ex. “24 mois quoi qu’il arrive”) attire mécaniquement le contrôle de l’article 1231-5 du Code civil [[C. civ., art. 1231-5]].
5.4. Prévoir des garde-fous de proportionnalité
Sans tomber dans l’usine à gaz, il est possible d’introduire :
- un plafond raisonnable ;
- une modulation selon l’ancienneté au moment de la rupture ;
- une articulation avec d’autres indemnités (transactionnelles, conventionnelles), pour éviter un cumul disproportionné.
Attention : on ne “verrouille” pas le pouvoir du juge. Toute stipulation contraire aux règles de modération de la clause pénale est réputée non écrite [[C. civ., art. 1231-5]].
6. Stratégie contentieuse : ce que chaque partie doit anticiper
6.1. Pour le salarié : documenter la justification économique et professionnelle
Lorsqu’un salarié entend invoquer un préavis contractuel long, l’enjeu n’est pas seulement de produire le contrat. Il est d’expliquer pourquoi la clause est cohérente avec :
- la nature des fonctions ;
- le temps raisonnable de remplacement ;
- l’impact de la rupture sur la carrière (notamment pour certains profils seniors ou spécialisés).
Plus l’argumentaire montre une logique de protection et de transition, moins la clause apparaît comme une pénalité.
6.2. Pour l’employeur : contester l’excès manifeste plutôt que nier la clause
En pratique, l’employeur qui fait face à une clause très lourde aura intérêt à :
- soutenir la qualification de clause pénale ;
- démontrer le caractère manifestement excessif au regard du salaire, des standards du secteur, et des circonstances ;
- solliciter la modération judiciaire [[C. civ., art. 1231-5]].
La décision précitée illustre que la réduction peut être drastique lorsque la clause est jugée disproportionnée [[Cass. soc., 28 janv. 2026, n° 24-14.985]].
Conclusion
Oui, il est possible de négocier un préavis plus long dans le contrat de travail et d’en demander l’application en cas de licenciement. Ce levier contractuel est réel, notamment pour les profils à responsabilités. Mais il n’est pas sans risque : dès lors que la stipulation ressemble à une pénalité, le juge peut la requalifier et la réduire si elle est manifestement excessive [[C. civ., art. 1231-5]].
La leçon est pragmatique : un préavis renforcé se sécurise par sa cohérence (durée, passation, logique de transition), pas par l’empilement de mois. La décision du 28 janvier 2026 le rappelle avec force : la protection contractuelle n’est efficace que si elle reste proportionnée [[Cass. soc., 28 janv. 2026, n° 24-14.985]].
LE BOUARD AVOCATS
4 place Hoche
78000, VERSAILLES

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