La possibilité d’agir en justice constitue naturellement un droit fondamental.
Encore faut-il que l’engagement d’une procédure présente, pour le justiciable, une véritable utilité.
Or l’expérience du contentieux conduit souvent à un constat plus nuancé que celui véhiculé par certaines représentations du procès : toutes les situations conflictuelles n’ont pas vocation à être judiciarisées et toutes les actions juridiquement envisageables ne constituent pas nécessairement de bonnes décisions.
Dans de nombreux dossiers, la question n’est pas seulement de savoir si une action est juridiquement possible. Elle consiste surtout à déterminer si cette action présente un intérêt concret, proportionné et raisonnable au regard de ses conséquences prévisibles.
Une procédure judiciaire représente rarement un simple désaccord abstrait porté devant un tribunal. Elle implique du temps, de l’énergie, des frais, une charge psychologique parfois importante ainsi qu’une part inévitable d’incertitude.
Même lorsqu’un dossier paraît solide en droit, le résultat d’un contentieux demeure toujours soumis à de multiples facteurs : appréciation souveraine des juridictions, qualité des éléments de preuve, expertises, évolution procédurale du dossier, solvabilité de la partie adverse, délais judiciaires ou encore aléas liés à l’interprétation des faits.
Cette réalité est parfois difficile à entendre pour les justiciables, en particulier lorsque le conflit est chargé d’une forte dimension émotionnelle.
Le recours au juge peut alors devenir, consciemment ou non, une forme d’exutoire psychologique : besoin d’être reconnu comme ayant raison, volonté d’obtenir une réparation symbolique, difficulté à accepter certaines situations humaines ou professionnelles.
Pour autant, la fonction du procès n’est pas d’apporter une réponse émotionnelle à toutes les frustrations de la vie sociale ou économique.
L’avocat n’a d’ailleurs pas uniquement pour rôle de soutenir systématiquement l’engagement d’une procédure. Sa mission consiste également à apprécier avec lucidité l’intérêt réel d’un contentieux, à évaluer les risques, les coûts, les délais et les perspectives concrètes du dossier, y compris lorsque cette analyse conduit à déconseiller une action judiciaire.
Cette réflexion apparaît d’autant plus nécessaire dans le contexte actuel d’engorgement massif des juridictions.
L’allongement considérable des délais de procédure affecte aujourd’hui la qualité même de la justice rendue. Certaines affaires nécessitent plusieurs années avant d’obtenir une décision définitive, parfois davantage encore en présence d’expertises ou de voies de recours. Cette temporalité judiciaire produit des conséquences concrètes pour les justiciables : incertitude prolongée, immobilisation financière, fatigue psychologique, tensions professionnelles ou familiales.
Dans ce contexte, l’engagement d’une procédure devrait sans doute être davantage réservé aux situations présentant un enjeu réel : atteinte importante aux droits d’une personne, conséquences humaines ou économiques significatives, question juridique sérieuse, nécessité de faire trancher un principe ou impossibilité objective de parvenir à une solution amiable.
L’importance d’un dossier ne se mesure d’ailleurs pas uniquement au montant financier en cause. Certains contentieux modestes en apparence peuvent avoir des conséquences personnelles, professionnelles ou symboliques majeures. À l’inverse, certaines procédures engagées pour des raisons de principe ou d’irritation ponctuelle produisent finalement davantage de coûts et de tensions qu’elles n’apportent de solutions utiles.
Le développement des modes amiables de résolution des différends répond précisément à cette nécessité de proportionner la réponse judiciaire à la nature réelle du conflit.
La négociation, la médiation ou la recherche d’un accord ne constituent pas des formes de renoncement au droit. Elles traduisent souvent, au contraire, une approche plus pragmatique, plus rapide et parfois plus efficace des intérêts du client.
Refuser systématiquement toute solution amiable au profit d’un affrontement judiciaire long et aléatoire n’est pas toujours une marque de fermeté. Cela peut aussi révéler une mauvaise appréciation des réalités du contentieux.
Les juristes romains exprimaient déjà cette idée à travers l’adage : de minimis non curat praetor — le préteur ne s’occupe pas des choses minimes.
Cette formule ne signifie évidemment pas que les difficultés individuelles seraient insignifiantes ou qu’un justiciable devrait renoncer à défendre ses droits. Elle rappelle plutôt qu’une société ne peut durablement fonctionner si chaque désaccord, chaque contrariété ou chaque conflit mineur a vocation à être porté devant le juge.
La justice doit demeurer un instrument essentiel de protection des droits et de régulation sociale. Encore faut-il préserver sa capacité à traiter efficacement les litiges qui justifient réellement l’intervention judiciaire.
Dans certains dossiers, engager une procédure constitue une nécessité.
Dans d’autres, la décision la plus utile, la plus lucide et parfois la plus difficile consiste au contraire à ne pas engager le contentieux.

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