Des demandes professionnelles récurrentes pendant les congés peuvent participer à une situation de harcèlement moral. Leur fréquence, leur contenu et le contexte dans lequel elles interviennent appellent une analyse précise. Dans un arrêt du 21 octobre 2026, n° 25-10.793, publié au Bulletin, la Cour de cassation rappelle que les agissements invoqués peuvent être de même nature. Cour de cassation
Pour le salarié comme pour l’employeur, la question dépasse donc le simple décompte des courriels. Il faut comprendre ce qui était demandé, à quels moments, avec quelles attentes et dans quelles conditions de travail.
Ce que la Cour de cassation a jugé
Une responsable commerciale invoquait notamment des sollicitations pendant ses congés et des périodes d’activité partielle, ainsi qu’une proposition de participation à un séminaire dont les dates coïncidaient avec une période d’arrêt maladie. Licenciée pour inaptitude, elle demandait la reconnaissance d’un harcèlement moral et la nullité de son licenciement. Cour de cassation
La cour d’appel avait ramené les sollicitations multiples à un seul fait. La Cour de cassation censure ce raisonnement et l’absence d’appréciation globale des faits établis avec les éléments médicaux.
La cassation est partielle, avec renvoi devant la cour d’appel de Grenoble. Le harcèlement et la nullité du licenciement ne sont donc pas définitivement reconnus par cet arrêt. Cour de cassation
Des comportements de même nature peuvent constituer des agissements répétés
L’article L. 1152-1 du Code du travail associe plusieurs exigences : des agissements répétés et une dégradation des conditions de travail, recherchée ou provoquée par ces agissements, susceptible d’affecter les droits et la dignité du salarié, sa santé ou son avenir professionnel. La répétition est nécessaire, mais elle ne suffit pas à elle seule à établir le harcèlement. Code du travail numérique
Le salarié n’a cependant pas à réunir plusieurs catégories de comportements. Il n’est pas nécessaire de cumuler des sollicitations insistantes, des propos humiliants et une mise à l’écart pour que la question du harcèlement puisse se poser. Des actes de même nature peuvent être réitérés.
Cette lecture s’inscrit dans une jurisprudence déjà affirmée, notamment par un arrêt de la chambre sociale du 14 novembre 2024, n° 22-21.391. La décision d’octobre 2026 constitue ainsi une confirmation de la règle. Légifrance
En pratique, la bonne question consiste à identifier chaque épisode et à le replacer dans la relation de travail. Une demande renouvelée à plusieurs reprises ne perd pas son caractère répétitif au seul motif qu’elle ressemble aux demandes précédentes. Il faut ensuite examiner si cette succession répond aux autres critères légaux.
L’accompagnement d’un avocat en matière de harcèlement moral au travail permet précisément de confronter la chronologie aux pièces disponibles et d’identifier les qualifications juridiques envisageables.
Pourquoi le contexte des messages reste déterminant
Un courriel administratif ponctuel, une information transmise pour être lue au retour et des demandes récurrentes d’exécuter immédiatement une tâche ne doivent pas être analysés de la même manière. Pour préparer l’examen d’une situation, plusieurs questions sont utiles :
- Le message appelait-il une réponse immédiate ou pouvait-il attendre la reprise ?
- Une tâche concrète était-elle demandée, avec une échéance ou des relances ?
- L’employeur connaissait-il les dates d’absence ou les plages non travaillées ?
- Les sollicitations se poursuivaient-elles après un rappel de l’indisponibilité ?
- Quels effets cette organisation avait-elle sur le repos et les conditions de travail ?
Ces questions constituent une grille d’analyse pratique. Elles ne forment pas une liste de conditions dont la réunion entraînerait automatiquement une condamnation.
Il convient aussi de qualifier exactement les périodes concernées. En présence d’activité partielle, la chronologie doit distinguer les plages travaillées des heures chômées. Les congés payés et l’arrêt maladie doivent également être identifiés séparément dans le dossier.
L’analyse peut être complétée par l’examen du droit à la déconnexion et de la protection du salarié. Il s’agit notamment de préciser les règles de disponibilité et les attentes de réponse. Cette démarche doit rester articulée avec l’examen des conditions propres au harcèlement moral.
Comment le juge apprécie les preuves
Le contentieux prud’homal du harcèlement repose sur un régime de preuve aménagé, prévu par l’article L. 1154-1 du Code du travail. Il ne fait pas peser sur le salarié la démonstration complète et exclusive du harcèlement. Code du travail numérique
Le salarié présente des éléments laissant supposer un harcèlement
Le salarié doit présenter des éléments de fait permettant de supposer l’existence d’un harcèlement. Il a donc intérêt à décrire précisément les situations et à produire les pièces qui les étayent. Une affirmation générale sur la pression ressentie gagne à être rapprochée d’événements datés et vérifiables.
L’appréciation doit porter sur l’ensemble des faits matériellement établis, en tenant compte des documents médicaux éventuellement produits. Une pièce peut éclairer la fréquence des sollicitations, une autre leur contenu, une troisième leur contexte. Leur articulation doit être expliquée. Cour de cassation
L’employeur doit répondre par des éléments objectifs
Si cet ensemble laisse supposer un harcèlement, l’employeur doit démontrer que les agissements ne le constituent pas et que ses décisions reposent sur des éléments objectifs étrangers à tout harcèlement. Le juge forme sa conviction à partir des éléments présentés de part et d’autre. Code du travail numérique
Pour préparer cette discussion, l’employeur doit pouvoir expliquer concrètement l’objet des échanges, les consignes données et les conditions dans lesquelles les tâches étaient organisées. Une réponse circonstanciée permet de discuter les faits invoqués et leur portée.
Les documents médicaux doivent être replacés dans le dossier
Un certificat ou un document de suivi médical peut éclairer l’état de santé du salarié et sa chronologie. Il ne remplace pas, à lui seul, la description des comportements reprochés.
Inversement, la définition légale n’exige pas systématiquement une maladie diagnostiquée : elle vise une dégradation susceptible d’affecter les intérêts protégés du salarié. L’analyse peut donc porter aussi sur ses droits, sa dignité ou son avenir professionnel. Code du travail numérique
Quelles pièces conserver lorsque les sollicitations se multiplient
Pour rendre les faits compréhensibles, il est utile de préparer un dossier organisé autour d’une chronologie. Les courriels, messages, témoignages et documents médicaux figurent parmi les éléments susceptibles d’être mobilisés. Service Public
Concrètement, le classement peut distinguer :
- Les échanges professionnels : messages complets, dates, heures, expéditeurs, destinataires, consignes et relances.
- Le calendrier de travail et d’absence : congés validés, arrêts de travail, plannings et périodes d’activité partielle, avec les plages effectivement travaillées.
- Les demandes et leurs suites : tâche attendue, délai annoncé, réponse apportée, éventuelles remarques en cas de non-réponse.
- Les alertes et les témoignages : signalements écrits, réponses reçues et attestations relatant des faits personnellement constatés.
- Les éléments de santé pertinents : documents que le salarié souhaite produire pour éclairer l’évolution de sa situation.
Pour chaque événement, une ligne de chronologie peut renvoyer au numéro de la pièce correspondante. Cette présentation aide à distinguer ce qui est documenté, ce qui repose sur un témoignage et ce qui nécessite encore des précisions.
Il est préférable de conserver le contexte des conversations. Une capture isolée peut masquer la consigne précédente, la date réelle d’exécution attendue ou une réponse utile à la compréhension du dossier. L’examen des pièces doit également permettre de vérifier les conditions de leur obtention et de leur utilisation.
Ces précautions prolongent les conseils consacrés aux éléments de preuve à réunir en cas de harcèlement moral.
Quelles démarches entreprendre lorsque la situation devient préoccupante
Un signalement écrit et factuel permet de décrire les difficultés, d’identifier les périodes concernées et de demander des mesures adaptées. Il peut être adressé à l’employeur ou à l’interlocuteur compétent dans l’entreprise. Les représentants du personnel, lorsqu’ils sont présents, peuvent également être sollicités. Service Public
Le signalement peut, par exemple, préciser que les congés ont été validés, recenser plusieurs demandes de travail et exposer leurs répercussions. Il est utile d’indiquer les mesures attendues : clarification des disponibilités, organisation d’un relais ou examen des conditions de travail.
Le salarié peut également demander une visite auprès du médecin du travail, notamment lorsque sa santé ou son maintien dans l’emploi le préoccupe. L’article R. 4624-34 prévoit cette possibilité et précise que la demande du travailleur ne peut justifier une sanction. Code du travail numérique
L’article L. 1152-2 protège notamment les personnes qui relatent ou témoignent de bonne foi de faits de harcèlement moral. La protection du signalement doit être distinguée de la question de savoir si le harcèlement sera finalement retenu. Légifrance
Une action devant le conseil de prud’hommes peut permettre de demander réparation d’un préjudice. La nullité d’une rupture peut également être discutée lorsque les conditions légales sont réunies. L’article L. 1152-3 prévoit la nullité des ruptures et actes contraires aux protections contre le harcèlement et les représailles. L’existence d’un conflit ou d’échanges pendant une absence ne rend pas automatiquement un licenciement nul. Service Public
Le choix des demandes suppose donc d’examiner les faits, les pièces et le lien invoqué avec une éventuelle rupture du contrat.
Comment l’employeur doit traiter les difficultés signalées
L’employeur doit prendre les dispositions nécessaires pour prévenir le harcèlement moral. Son obligation de protection de la santé physique et mentale implique aussi des actions de prévention, d’information et de formation, ainsi qu’une organisation et des moyens adaptés. Ces obligations résultent notamment des articles L. 1152-4 et L. 4121-1 du Code du travail. Code du travail numérique
Dans la gestion des absences, une démarche utile consiste à anticiper la répartition des dossiers, à identifier un relais et à préciser les règles de communication. Ces mesures permettent d’éviter que le fonctionnement du service repose sur la disponibilité permanente d’un salarié absent.
Lorsqu’une alerte porte sur des sollicitations répétées, il convient d’examiner leur fréquence, les périodes concernées, les tâches demandées et les explications de chacun. Le traitement du signalement doit permettre de comprendre l’organisation réelle du travail et de déterminer les mesures de protection adaptées.
Selon les circonstances et le cadre de l’alerte, la conduite d’une enquête interne après un signalement permet de recueillir les éléments utiles. Son périmètre, les personnes entendues et les modalités de recueil doivent être définis avec soin.
L’analyse gagnera notamment à rechercher si les consignes données aux équipes sont cohérentes avec les pratiques observées. Une règle écrite invitant à respecter les congés doit pouvoir se traduire dans la répartition effective des tâches.
Préparer une consultation à partir de faits précis
Une consultation peut être utile dès que les sollicitations deviennent récurrentes, qu’une alerte reste sans réponse satisfaisante ou qu’une mesure affectant le contrat est envisagée. L’objectif est de déterminer ce que les éléments disponibles permettent de soutenir et quelles démarches sont adaptées.
Pour préparer cet échange, il est utile d’apporter le contrat de travail, un calendrier des absences, une sélection représentative des messages, les signalements déjà effectués et les réponses obtenues. Les pièces médicales pertinentes peuvent être examinées dans ce cadre, à l’initiative du salarié.
Le travail d’analyse consiste à relier chaque fait à son contexte, à identifier les éléments manquants et à examiner les explications possibles. Cette méthode permet au salarié de présenter sa situation avec précision et à l’employeur de construire une réponse documentée, proportionnée aux difficultés signalées.

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