« Costaud », tu nous as quitté alors que l’Oeuvre n'était pas achevée…. »
Monsieur Victor ANIVET, l’une des grandes consciences de la Martinique (IDHM) , un artiste dont l'œuvre a parcouru le monde, un membre fondateur de l'Institut des Droits de l'Homme de la Martinique, et pour moi un ami très cher, s’est éteint ce 26 octobre 2026.
L'IDHM perd l'un de ceux qui, le 30 avril 2008, l’ont porté sur les fonts baptismaux. Toute sa vie, de l'argile rouge du Marigot aux grandes institutions internationales, a été un plaidoyer pour la dignité de l'homme et pour le droit des peuples à leur mémoire.
I – DU MARIGOT AU MONDE : LA FORMATION D'UN ARTISTE
A--L'ENFANT DU MARIGOT
Victor Marie Parfait ANICET naît le 18 avril 1938 au Marigot, commune du Nord atlantique, de la Martinique, au bord de la mer. Il est le cinquième d'une fratrie de neuf enfants.
Il a sept ans lorsque son père, marin pêcheur, meurt à ses côtés. Sa mère, agricultrice, élève seule les enfants. Cette enfance aux murs nus, marquée par le labeur et le deuil, forgera chez lui une fidélité indéfectible aux humbles.
C'est au Marigot que se produit la rencontre décisive. Recueilli un temps par le gérant de l'habitation du Haumont, l'enfant fait la connaissance du Père Pinchon, pionnier de l'archéologie martiniquaise. Il l'aide à nettoyer les tessons de poterie amérindienne enfouis dans la terre rouge du quartier de l'Adoration.
L'émerveillement est immédiat. Il découvre, selon ses propres mots, qu'« une autre civilisation avait existé dans notre île » bien avant l'arrivée des Européens et des Africains. Ce jour-là, à huit ans à peine, naît la vocation du potier. Ce jour-là aussi naît, sans qu'il le sache encore, celle du défenseur de la mémoire des vaincus.
B--L'EXILFORMATEUR RT LE RETOUR AU PAYS NATAL
Après l’École des Arts appliqués de Fort-de-France, il quitte la Martinique à dix-sept ans. Commencent dix années d’exil et d’apprentissage. À Paris, à l’École des Métiers d’art, section céramique, il sort major de sa promotion en 1961.
Il complète sa formation par une attestation de physique-chimie appliquée à la céramique aux Arts et Métiers. Il poursuit ses recherches au Musée de l’Homme, puis enchaîne les stages en France auprès de maîtres potiers, en Angleterre et en Allemagne. Toujours ce besoin d’apprendre de l’autre.
En 1967, il rentre au pays, à l’heure où la Négritude de Césaire, Damas et Senghor est à son apogée. Faute de pouvoir ouvrir son atelier de céramique, il devient professeur d’arts plastiques au Lycée Schœlcher. Des générations d’élèves lui doivent d’avoir appris l’histoire de leur pays.
Car Victor ANICET veut la raconter, cette histoire, et la raconter à tous. En 1970, il installe en plein air son exposition Soleil noir. Le dimanche, il sillonne les communes rurales, ses panneaux peints retraçant l’histoire de la Martinique arrimés sur le toit de sa petite voiture, pour les dresser sur les parvis. L’art, pour lui, n’était pas un privilège : c’était un droit.
II – DE L’ŒUVRE AU COMBAT : LA DÉFENSE DES DROITS HUMAINS FONDAMENTAUX
A- LA RESTITUTION ,UNE OEUVRE DE MEMOIRE
Peintre, céramiste, sculpteur, auteur d'œuvres monumentales, Victor ANICET a bâti une œuvre polymorphe tout entière tournée vers un mot : Restitution. Restituer au peuple martiniquais les traces de son histoire, celles que la colonisation avait enfouies ou effacées.
Il ne copie pas les signes amérindiens : il se les approprie, les redessine, les agrandit, les mêle aux tissages africains pour créer des lignes métisses. Ses plateaux de Restitution, ses Strates, ses Carcans disent les couches successives d'une mémoire meurtrie, de la terre caraïbe à la servitude.
En 1984, il cofonde avec Ernest Breleur et d'autres plasticiens le groupe Fwomajé, laboratoire d'une esthétique caribéenne enracinée. Il signe la fresque Liberté derrière le monument Victor Schœlcher (2004). Avec l'Atelier Simon Marq de Reims, il réalise les vitraux de la cathédrale Notre-Dame du Bon Port de Saint-Pierre, inaugurés le 8 décembre 2006. Sa sculpture monumentale La vision des vaincus, à l'Habitation Saint-Étienne, fut dévoilée à la veille d'un 22 mai, jour de la commémoration de l'abolition.
Son œuvre a franchi les océans : Biennale de São Paulo en 2021, Biennale de Liverpool, exposition Paris noir au Centre Pompidou en 2025, Fondation LUMA à Arles. La Martinique lui a rendu hommage avec la rétrospective Sève à Tropiques-Atrium en 2021 et l'exposition Opacité & transparence à la Fondation Clément en 2024. Le lycée des arts appliqués de Saint-Pierre porte son nom. La République l'a élevé en 2024 au grade d'Officier de la Légion d'honneur et l'a fait Chevalier des Arts et des Lettres.
B-L'ARTISTE ,MEMBRE FONDATEUR DE L'IDHM
Fidéle en amitié, Victor n’a pas hésité une seconde quand je l’ai sollicité pour être Membre Fondateur de l’IDHM.Son oui n’était pas seulement amical. En effet il y a une cohérence profonde entre l'enfant penché sur les tessons de l'Adoration et le Membre Fondateur de l'IDHM. Restituer la mémoire des peuples vaincus, c'est reconnaître leur humanité. Exposer le carcan, c'est dénoncer ce qui l'a rendu possible. Porter l'art sur les places des bourgs, c'est affirmer l'égale dignité de chacun devant la culture.
Le droit à la mémoire, le droit à l'identité, le droit à l'éducation et à la culture, le refus de toute négation de l'homme : ces principes, que les juristes inscrivent dans les textes, Victor ANICET les inscrivait dans la terre et dans le feu. Il savait que les droits de l'homme ne sont d'abord affaire de conscience.
C'est pourquoi, lorsque nous j’ai pensé à créer l'Institut des Droits de l'Homme de la Martinique, sa présence à mes côtés, s’est imposée comme une évidence. Il apportait à notre combat ce que le droit seul ne peut donner : la force du symbole, la profondeur de l'histoire, la beauté qui élève. Membre du Conseil d’Administration, sa voix comptait. Avec lui, l'IDHM savait que défendre les droits humains fondamentaux en Martinique, c'est aussi défendre ce que ce pays a de plus précieux : sa mémoire et sa dignité.
Au-delà de l'artiste et du militant, je perds un ami très cher et attentif. « Victor tu n’as eu le temps d’achever l’Œuvre que ta puissance intérieure t’avait commandée, mais tu l’avais commencée, témoignage de cette amitié sincère, de cette générosité sans calcul, de cette humilité des grands. Nul doute Victor, que cette argile façonnée avec tant d’ardeur de pensées positives, de sens profond insoupçonné, même inachevée, sera pour moi, signe perpétuel de la source d‘inspiration, d’énergie, et de protection, comme tu l’as projeté »
Au moment où vient de paraitre sa biographie officielle, sous la plume de Monsieur Daniel OLIERE, aux Editions JETS D’ENCRE, Monsieur Victor ANICET s’est retiré sur la pointe des pieds, en toute humilité.
Au nom de l'Institut des Droits de l'Homme de la Martinique, de la Présidente Maître Laurie CHANTALOU-NORDE, du Conseil d’Administration, de ses membres, et en mon nom personnel, j'adresse à sa famille, à ses proches et à tous ceux qu'il a formés et inspirés nos condoléances les plus émues.
Raymond AUTEVILLE
Avocat à la Cour
Ancien Bâtonnier de l'Ordre
CABINET AUTEVILLE SELAS
51, rue Lazare Carnot
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