Pour un contribuable fortuné, le choix d’un pays de résidence ne se résume ni à rechercher l’absence d’impôt sur la fortune ni à quitter la France. Les systèmes contemporains taxent le capital par des voies très différentes : fortune nette, immobilier, rendement réel ou forfaitaire, comptes-titres, revenus, plus-values et transmission. L’enjeu consiste à comparer la charge patrimoniale sur tout le cycle de détention.
L’impôt général sur la fortune est devenu l’exception
Le premier enseignement du droit comparé est net : l’impôt annuel frappant la fortune globale n’est plus le modèle dominant. Après une diffusion importante au XXe siècle, une douzaine de pays de l’OCDE l’ont supprimé entre 1990 et 2007. En Europe, seuls trois des pays recensés en 2026 conservent un impôt général sur la fortune nette : la Norvège, l’Espagne et la Suisse. Hors d’Europe, la Colombie demeure également un exemple significatif. Ces régimes présentent des assiettes, seuils, exonérations et niveaux territoriaux très différents.
Cette raréfaction ne signifie pas que les patrimoines sont peu taxés ailleurs. La charge se déplace vers l’immobilier, les revenus du capital, les plus-values, les transmissions ou certains actifs financiers. En 2021, les impôts récurrents sur la propriété immobilière représentaient à eux seuls 53 % des prélèvements obligatoires sur le patrimoine dans les pays de l’OCDE, ménages et entreprises confondus. L’immobilier reste privilégié parce qu’il est localisable, valorisable et difficile à déplacer.
La France illustre ce déplacement : depuis 2018, elle ne taxe plus la fortune globale mais la fortune immobilière. À l’inverse, la Belgique applique aussi une taxe annuelle sur les comptes-titres. Les Pays-Bas ont longtemps imposé en Box 3 un rendement forfaitaire du patrimoine, système progressivement remis en cause par leur Cour suprême et orienté vers l’imposition du rendement réel.
La Suisse peut être très différente d’un canton à l’autre ; l’Espagne d’une communauté à l’autre. En Espagne, plusieurs régions ont pratiqué des allégements pouvant atteindre 100 %, mais l’impôt national de solidarité capte en principe la différence au-delà de son seuil ; ce mécanisme a conduit Madrid et l’Andalousie à rétablir leur impôt régional afin d’en conserver la recette. Un taux nominal faible peut par ailleurs être compensé par une assiette large ou une valorisation exigeante.
Les pays sans impôt général sur la fortune ne sont pas nécessairement les moins taxés
Une comparaison limitée à la case « impôt sur la fortune » produit souvent une conclusion trompeuse. En 2026, la France, l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas ne prélèvent pas d’impôt général sur la fortune nette, mais taxent certains actifs ou une base patrimoniale ciblée. Un État peut en outre imposer fortement les revenus du capital, les plus-values, l’immobilier local ou la succession.
Les exemples sont parlants. L’Italie impose à 0,2 % certains actifs financiers et crypto-actifs détenus hors du pays, avec un taux de 0,4 % dans certaines juridictions, et applique un prélèvement de 1,06 % sur l’immobilier étranger des résidents italiens. La Belgique taxe depuis 2021 les comptes-titres d’une valeur moyenne supérieure à 1 million d’euros au taux de 0,15 %. Ces prélèvements ciblés peuvent être déterminants pour un patrimoine très concentré, même si le pays n’apparaît pas dans la catégorie des impôts sur la fortune nette.
Le cas néerlandais montre combien la frontière entre impôt sur le revenu et impôt sur le patrimoine peut être artificielle. Dans sa version initiale, la Box 3 supposait un rendement de 4 %, taxé à 30 %, soit un prélèvement équivalant à 1,2 % de la valeur patrimoniale. Pour 2026, le régime transitoire applique un rendement réputé par catégories aux actifs nets excédant un abattement personnel de 59 357 euros, puis impose le bénéfice calculé au taux de 36 %. Les censures intervenues en 2021 et 2024 ont souligné les limites juridiques d’une imposition fondée sur un rendement fictif supérieur au rendement réel ; la réforme annoncée doit tendre vers le rendement réel en 2028.
Le droit comparé invite donc à comparer des taux effectifs consolidés, et non des intitulés. Il faut aussi apprécier la liquidité : l’immobilier et les participations entrepreneuriales peuvent générer une charge annuelle sans produire le revenu nécessaire au paiement. Les mécanismes de plafonnement en fonction du revenu restent rares hors de France.
La composition du patrimoine change le résultat
Deux contribuables ayant la même fortune nette peuvent aboutir à des pays cibles différents. Un patrimoine majoritairement financier et liquide ne subit pas les mêmes frottements qu’un portefeuille immobilier international, une entreprise familiale non cotée ou une collection. Les régimes accordent fréquemment un traitement favorable à la résidence principale, aux œuvres d’art, aux forêts ou à certains actifs professionnels, mais les critères divergent fortement.
L’endettement est tout aussi déterminant. Les pays nordiques et anglo-saxons connaissent des taux d’endettement des ménages supérieurs à ceux de l’Europe du Sud et de l’Est. Une taxe assise sur la fortune nette n’a donc ni le même rendement ni le même impact selon que les dettes sont courantes, plafonnées ou rattachées actif par actif.
La mobilité des grandes fortunes alimente de nouvelles réponses fiscales
Le débat comparatif ne peut plus être limité aux impôts actuellement en vigueur. Selon le World Inequality Report 2026, la fortune du premier 0,001 % mondial représentait environ 12 % du revenu mondial en 1995, contre 33 % en 2025. Environ 60 000 personnes détiendraient ainsi une fortune équivalente au tiers du revenu mondial. Le rapport relève parallèlement que la part des milliardaires vivant hors de leur pays de nationalité est passée d’environ 6 % en 2002 à plus de 9 % en 2024.
Ces données éclairent la multiplication des exit taxes, des règles anti-abus et des projets d’imposition minimale coordonnée. Elles ne démontrent pas qu’un transfert de résidence serait abusif par nature ; elles expliquent cependant pourquoi les administrations examinent de plus près la substance des départs, la localisation des holdings, les plus-values latentes et les liens conservés avec l’État d’origine.
Le rapport souligne également les effets de la coopération administrative. Avant l’échange automatique de renseignements bancaires, jusqu’à 90 à 95 % de la richesse offshore aurait été non déclarée. Après le déploiement du Common Reporting Standard à partir de 2016, cette proportion aurait été divisée par trois, tout en restant estimée à 27 % en 2022, soit environ 3,2 % du PIB mondial. Pour une grande fortune, le choix d’un pays doit donc être compatible avec une transparence fiscale devenue structurelle.
Les projets de taxation minimale doivent être distingués du droit positif
Le World Inequality Report défend une proposition normative de taxation minimale des très grandes fortunes. D’après ses simulations, un prélèvement mondial de 2 % sur les milliardaires pourrait produire 200 à 250 milliards de dollars par an auprès d’environ 3 000 personnes. Étendu aux patrimoines supérieurs à 100 millions de dollars, il dépasserait 500 milliards de dollars par an, soit environ 0,45 % du PIB mondial, et concernerait moins de 100 000 personnes.
Ces montants sont des estimations de politique fiscale, non des impôts applicables. Ils doivent néanmoins entrer dans une analyse prospective : le pays choisi aujourd’hui peut renforcer demain son impôt national, participer à une coalition d’États, appliquer une règle de taxation complémentaire ou durcir sa fiscalité de sortie. Une stratégie patrimoniale durable doit donc tester sa robustesse à une hausse des prélèvements et à une coopération internationale accrue.
Construire une liste de pays sans confondre attractivité et sécurité juridique
Les publications destinées aux candidats à l’expatriation citent régulièrement des destinations très différentes : Bahreïn pour l’absence d’impôt personnel sur le revenu, la Bulgarie et le Monténégro pour leurs taux sur les revenus, la Suisse et le Liechtenstein pour leurs régimes patrimoniaux, la Grèce ou le Portugal pour leurs dispositifs visant certains nouveaux résidents, ou encore Maurice pour son positionnement international. Cette diversité est utile pour constituer une première liste, mais pas pour décider.
Ces comparaisons mélangent souvent quatre notions distinctes : le droit d’entrer dans un pays, le permis de séjour, la résidence fiscale et le bénéfice d’un régime fiscal spécial. Un visa obtenu par investissement ne crée pas automatiquement une résidence fiscale opposable à la France. Inversement, devenir résident fiscal peut déclencher une imposition mondiale alors même que le contribuable pensait n’acquérir qu’un droit de séjour. La convention, les règles internes et la présence réelle demeurent décisives.
Les régimes préférentiels évoluent rapidement. Le remplacement du régime portugais des résidents non habituels par un dispositif plus ciblé illustre le risque de bâtir une stratégie sur un avantage d’accueil présenté comme permanent. Il faut vérifier les conditions d’accès, les droits acquis, la durée, les exclusions, les mesures anti-abus et le scénario fiscal à l’issue du régime.
La meilleure destination fiscale abstraite peut être la moins défendable pour une famille donnée. À l’inverse, un pays plus imposé peut offrir une convention plus lisible, une meilleure sécurité juridique et une cohérence économique qui réduisent fortement le risque de redressement.
Le golden visa est un outil de mobilité et non une résidence fiscale
La résidence par investissement s’est diffusée à grande échelle. Les contreparties possibles sont diverses : acquisition immobilière, souscription de fonds, obligations publiques, investissement dans une entreprise, création d’emplois ou contribution à un projet d’intérêt général.
Le titre obtenu répond d’abord à une logique migratoire. Il peut permettre de vivre, travailler, étudier ou accéder à certains services dans le pays d’accueil. Il peut également ouvrir, après plusieurs années et sous conditions, une voie vers la résidence permanente ou la naturalisation. Mais il ne prouve ni un transfert effectif du foyer ni le déplacement du centre des intérêts vitaux. La détention d’un golden visa ne rend pas automatiquement son titulaire résident fiscal.
Les obligations de présence illustrent cette dissociation. La source mentionne une présence minimale de sept jours par an au Portugal et l’absence de présence physique minimale pour conserver le titre grec. De telles conditions peuvent suffire au maintien du permis sans satisfaire les critères fiscaux du pays d’accueil et, moins encore, sans écarter une domiciliation fiscale française. Le risque est alors de financer une option de mobilité sans obtenir l’effet fiscal attendu.
Les programmes sont en outre réversibles. L’Espagne a fermé en avril 2025 la voie du golden visa fondée sur l’investissement immobilier, tout en préservant la situation des titulaires existants. D’autres pays déplacent progressivement les investissements éligibles de l’immobilier vers les fonds, les entreprises ou les contributions publiques. L’investissement doit donc être apprécié pour sa qualité propre, indépendamment de l’avantage migratoire.
Les cinq contrôles avant tout investissement de résidence
- Titre migratoire : droits accordés, membres de la famille couverts, durée, renouvellement et risque de modification du programme.
- Présence : nombre de jours exigé pour le permis, pour la résidence permanente, pour la fiscalité et pour une éventuelle naturalisation.
- Fiscalité : critères de résidence interne, convention fiscale, assiette mondiale, régime spécial et obligations déclaratives.
- Investissement : liquidité, rendement, durée de blocage, frais, risque de perte, règles de sortie et indépendance vis-à-vis du permis.
- Patrimoine français : IFI, revenus, plus-values, sociétés immobilières, succession et maintien éventuel du centre des intérêts économiques en France ou dans un autre pays.
Le choix du pays commence par la résidence réelle
L’efficacité fiscale d’un pays n’a d’intérêt que si sa résidence peut être juridiquement acquise. Les droits internes retiennent selon les cas le foyer, la présence physique, l’activité, la résidence habituelle, la citoyenneté ou le centre des intérêts économiques. Lorsqu’une personne est résidente des deux États, la convention applique généralement des critères successifs : foyer permanent, centre des intérêts vitaux, séjour habituel, nationalité, puis accord entre administrations.
Pour les grandes fortunes, le centre des intérêts économiques est sensible. Les sources de revenus, la direction des entreprises, le lieu des principaux investissements et l’administration du patrimoine doivent être cohérents avec le pays revendiqué. Le seuil de 183 jours n’est ni universel ni, à lui seul, décisif. Une résidence de papier est d’autant plus fragile que la famille, les équipes, les fonctions de direction et les habitudes de vie demeurent ailleurs.
Conserver de l’immobilier en France crée un noyau fiscal incompressible
Le droit comparé atteint ici sa limite territoriale : presque tous les systèmes réservent à l’État de situation le droit d’imposer l’immeuble. Une personne installée en Suisse, en Espagne ou dans un État sans impôt général sur la fortune reste donc exposée aux prélèvements français attachés à son immobilier français. En matière d’IFI, le non-résident demeure en principe imposable sur ses biens et droits immobiliers situés en France, sous réserve de la convention applicable.
La résidence étrangère conserve néanmoins un effet majeur : elle limite en principe l’assiette française au seul immobilier français, alors que le résident français est imposé sur son immobilier mondial. L’arbitrage ne porte donc pas seulement sur le montant restant dû en France, mais aussi sur le traitement du patrimoine immobilier situé dans les autres pays.
Une méthode de sélection en six étapes
1. Classer le patrimoine par nature, localisation, liquidité, rendement et mode de détention, en intégrant les dettes et les chaînes de participations.
2. Écarter les pays incompatibles avec la vie réelle de la famille, les fonctions de direction, le droit au séjour ou les contraintes bancaires.
3. Calculer dans chaque pays la fiscalité annuelle consolidée : fortune nette, immobilier, revenus, plus-values latentes ou réalisées et taxes sectorielles.
4. Lire la convention avec chacun des États où sont situés les actifs : résidence, fortune, sociétés immobilières, élimination de la double imposition et clauses anti-abus.
5. Simuler les événements de cycle de vie : cession, donation, succession, retour en France, départ ultérieur et changement de génération.
6. Documenter la substance et réexaminer chaque année la résidence, les valeurs, les ratios immobiliers, les conventions et les réformes locales.
Les questions à poser avant de décider
- Le pays taxe-t-il la fortune mondiale du résident ou seulement certains actifs ?
- À quel niveau territorial l’impôt est-il établi et quelles variations locales sont possibles ?
- Comment les titres non cotés, l’immobilier, les dettes et les actifs professionnels sont-ils valorisés ?
- Existe-t-il un plafonnement, un régime d’impatriation, un forfait ou une fiscalité spéciale pour nouveaux résidents ?
- Quelles sont les conventions fiscales internationales applicables ?
- Quels impôts resteront dus dans les États de situation des actifs ?
- Quel sera le coût fiscal d’une cession, d’une transmission ou d’un retour ?
Conclusion
Le droit comparé ne désigne pas un meilleur pays universel. Les données européennes de 2026 opposent trois États conservant une taxe générale sur la fortune nette à une majorité d’États qui n’en ont pas, mais cette opposition reste incomplète. Fiscalité immobilière renforcée, rendement réel ou forfaitaire, comptes-titres, actifs étrangers et transmission peuvent produire une charge équivalente ou supérieure. La mobilité croissante des milliardaires et les projets de taxation minimale montrent aussi que l’environnement international est évolutif. Le pays adapté dépend de la composition du patrimoine, de sa liquidité, du lieu de vie réel et du réseau conventionnel pertinent.
Pour une grande fortune qui conserve de l’immobilier en France, l’IFI n’est qu’une variable parmi d’autres, mais une variable persistante. La bonne stratégie consiste à sélectionner un pays dont le régime global est cohérent avec le patrimoine mondial, puis à isoler le noyau français, direct et indirect, que la France peut encore taxer. C’est cette lecture combinée du droit comparé, des conventions et des faits de résidence qui permet un choix robuste.

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