ll y a quatre ans, Solenne Brugère, avocate, se lançait dans une folle aventure : organiser un concours de poésie destiné aux personnes âgées, malades ou handicapées. Pour la 4e édition du Concours national intergénérationnel de poésie, des milliers de participants ont envoyé leurs vers, sur le thème des saisons, certains venant même des Antilles ou d’Argentine. Lus par des poètes et poétesses, dont Frann Bercot, présidente du jury, de nombreux poèmes ont été récompensés le 8 octobre dernier. L’initiative permet de mettre en lumière les droits et libertés des personnes les plus vulnérables. Derrière la beauté des mots, la puissance du droit n’est jamais loin. Actu-Juridique a rencontré Solenne Brugère afin qu’elle raconte comment elle s’est intéressée aux personnes vulnérables. Entretien.

Actu-Juridique : Comment en êtes-vous arrivée à vous intéresser aux personnes vulnérables ?

Solenne Brugère : Venant de Limoges, j’ai fait mon droit à Paris (Assas) où j’ai obtenu une maîtrise en droit des affaires, puis un DESS droit des affaires. Au cœur de ce parcours assez classique, j’ai développé une sensibilité pour la santé, d’où l’obtention d’un DU droit de la santé que j’ai réalisé à la faculté de médecine. Ce sujet est important pour moi, et d’ailleurs je me suis beaucoup engagée depuis l’émergence du secteur de la silver economy – l’économie au service du grand âge et du handicap. Cette sensibilité, je la dois sans doute à ce qu’on appelle les profils neuroatypiques dont je me sens proche. Accepter cette grande sensibilité n’est d’ailleurs pas simple pour une avocate. Par ailleurs, j’ai toujours écrit de la poésie. Devenue avocate, j’ai continué de le faire. Il m’est déjà arrivé de rédiger un poème en sortant d’une audience, lorsque je suis révoltée d’une justice qui n’est pas juste ou de délais trop longs. Je pense notamment à une audience où, face à la victime d’un abus financier que je défendais, j’avais en face de moi un confrère agressif, sans empathie. Pour exprimer mon dégoût, j’ai dû écrire.

Quand j’ai osé montrer quelques textes à des amies, et que j’ai vu qu’elles étaient émues, je me suis dit que, même sans être une professionnelle de la poésie, on peut faire passer des émotions. J’ai même pu publier trois poèmes dans la revue littéraire du barreau de Paris, dont un hommage à l’ancien bâtonnier, Olivier Cousi.

AJ : Comment est née l’idée du concours ?

Solenne Brugère : Quand ma fille est entrée en 6e, son professeur de français m’a demandé si son prénom, Aloysia, était un hommage à Aloysius Bertand, créateur de la prose rythmée, que je ne connaissais pas mais dont j’appliquais déjà les principes lorsque j’écrivais. Il m’a offert des livres sur la poésie, et m’a donné des conseils, m’a encouragée. Puis j’ai été invitée par des thérapeutes autour de chez moi, j’ai découvert des poétesses japonaises - j'avais déjà contribué à un jeu intergénérationnel (2 minutes de bonheur ensemble*)…  Et un jour, .j’ai eu une idée, une intuition, celle de faire le lien entre la poésie et le secteur des Ehpad. Sans y paraître, je suis convaincue que les vers, les poèmes, sont des outils qui font vivre les droits et les libertés. Après ces multiples événements, j’ai rencontré l’anthropologue, Delphine Dupré-Lévêque, intéressée par les mêmes sujets puisqu’elle a notamment créé le site Stop à l’Isolement qui connaît un grand succès. Grâce à elle, l’initiative du concours a reçu immédiatement le soutien du ministère de la Santé et a été mise sur des rails.

De mon côté, j’ai demandé au professeur Laurent Dyrek d’en devenir le coordinateur. Dès la première année, il a décidé de faire participer sa classe, dans un but intergénérationnel. C’est ainsi qu’est née notre équipe, portée à bout de bras par une belle énergie.

AJ : À travers ce concours, vous vous adressez à des personnes qui ont le sentiment d’être invisibles…

Solenne Brugère : C’est très important de le faire. Dans notre société, les personnes âgées, malades ou handicapées sont souvent considérées comme inutiles car elles ne produisent rien ou plus rien, au sens capitaliste du terme. Or là elles produisent ! Des vers, mais elles produisent ! Elles ont beaucoup de contenus à transmettre si on les écoute et peuvent partager de belles choses. Ce concours a encore plus de puissance quand on évoque ces profils. Plusieurs moments forts se produisent à chaque remise de prix, comme lorsque l’ancienne ministre de l’Égalité, Bérangère Couillard, a lu le poème d’une femme de 99 ans, qui évoquait les combats des femmes, les assemblées paritaires, la loi Veil, son rêve de parité. Je pense aussi à ce responsable associatif qui a rappelé la valeur de l’âge et ce que les personnes âgées ont à apporter à la société.

Et si nous comptons plutôt un public âgé parmi les participants, nous avons envie, à l’avenir, de nous ouvrir davantage aux jeunes. J’étais ainsi contente de valoriser cette année de jeunes participants, aux parcours parfois difficiles et que jamais personne ne complimente.

AJ : Vous êtes assez bouleversée par les écrits reçus. Auriez-vous quelques anecdotes à partager à propos des effets positifs que cela entraîne ?

Solenne Brugère : La première année, les participants étaient surtout des personnes âgées. Nous avons reçu des textes de résidents souffrant d’Alzheimer, hébergés dans des services fermés, et qui ont écrit des textes incroyables. En substance, ces textes exprimaient que pour eux la fin était proche, mais qu’il restait à la génération suivante de vivre l’instant présent. Nous étions stupéfaites de la beauté de leurs écrits ! Nous avons eu de nombreux retours : des personnes qui ne parlaient plus et qui se sont remises à s’exprimer à travers les ateliers de poésie, des personnes très seules qui ont tenté de briser l’isolement. Nous constatons des impacts sur le terrain, sur la sociabilité, le regain d’autonomie. La poésie est un outil thérapeutique non médicamenteux ! Je me réjouis de ces effets inattendus. Chaque année, nous voyons la puissance et l’impact de cette initiative, notamment via les mélanges de générations. Cette année, je garde en tête le moment magnifique où cette jeune femme est montée sur l’estrade, aidée de son déambulateur. À travers ses mots, elle parle de renaissance. Ce concours va bien au-delà d’une forme de légèreté. Pour certaines personnes, c’est de la résilience pure.

AJ : Il y a aussi ces récompenses, qui arrivent parfois au crépuscule d’une vie…

Solenne Brugère : Ce qui est très touchant, ce sont justement ces récompenses tardives. Je pense à ce monsieur atteint d’un trouble psychiatrique, grand amateur de littérature, qui a gagné un Premier prix. Son rêve était d’être édité. Il se trouve qu’il a reçu le diplôme le jour où il est entré en soins palliatifs. Il est mort juste après, mais il a eu son diplôme et sa reconnaissance. C’est un rêve réalisé post mortem, et l’émotion de l’équipe et de la famille était intense. Il y a aussi cette femme qui n’a pas pu venir car sa curatrice a estimé que c’était trop compliqué. Là j’ai chaussé ma casquette d’avocate et je me suis dit : si elle a envie de venir, c’est son droit ! Parfois, on a tendance à trop vouloir protéger et éviter de la fatigue à ces personnes, mais finalement, ce genre d’événement les requinque ! Le directeur de l’Ehpad m’a confié qu’elle avait le diplôme dans les mains quand il est passé la voir. Ces différents retours font chaud au cœur : alors que ces personnes pensent être totalement invisibles, d’un coup elles se retrouvent célébrées. C’est en même temps une valorisation des personnes qui les accompagnent.

AJ : On sent que, pour les participants, c’est exister à travers le langage. Le concours a-t-il vocation à contrecarrer l’impression que la poésie est un art très noble et inaccessible ?

Solenne Brugère : C’est exactement ça ! Certains disent qu’il n’y a plus aucun grand poète, que le dernier est François Cheng. Mais je ne suis pas d’accord ! Justement, la poésie touche tout le monde, tous les âges. Elle est universelle. Évidemment, il y a ceux qui maîtrisent les codes académiques, mais pour les autres, cela crée des jaillissements internes que tout le monde peut connaître.

AJ : Ce concours permet une mise en lumière les droits des personnes vulnérables. Le droit sous-tend donc tout le projet ?

Solenne Brugère : Ce concours permet en effet de concrétiser les droits et libertés, et même la citoyenneté. J’y vois de la dignité : par principe toute personne est digne jusqu’au bout de sa vie. Les droits et libertés doivent s’incarner dans de petites actions du quotidien. Tenir la main, c’est déjà une application directe et concrète d’un droit à la dignité. C’est aussi une déclinaison du droit à la santé. Cette année, l’OMS a déclaré que le lien social faisait partie du droit à la santé. Cela enrichit encore l’action contre l’isolement. Une grande étude sociologique a été menée dans le monde auprès d’hommes pendant 70 ans sur la question des raisons du bonheur et la réponse était toute simple : la qualité des liens, dans le monde professionnel, personnel et amical. L’avocate iranienne, Shirin Ebadi, avait été invitée par le barreau de Paris et elle avait rappelé que l’isolement avait été utilisé comme instrument de torture dans les prisons, car cela a un impact très efficace sur le moral, le mental et in fine le physique. Les actions qui suscitent liens, interactions et activités peuvent concrètement améliorer la vie des personnes vulnérables.

AJ : Vous soulignez l’existence des abus, notamment dans les Ehpad. Les belles initiatives sont-elles hors des radars ?

Solenne Brugère : Le concours montre aussi qu’il existe de nombreuses belles initiatives partout. Je pense qu’il faut les souligner, c’est aussi nécessaire que d’émettre un warning rouge en cas d’abus. Il y a aussi des personnes qui font attention aux résidents et en prennent soin. Sur la citoyenneté, la question est : comment la faire vivre concrètement ? Certains textes relatent des expériences de vie, nous apprenant beaucoup sur la société, ses combats. Certaines personnes racontent les souvenirs de guerre, quand elles étaient petites, des souvenirs de résistants planqués, du pas des Allemands. On est alors dans leur intimité, leur histoire et la grande histoire. Ce patrimoine est très précieux.

Enfin, le concours est aussi l’occasion de parler des libertés des personnes vulnérables. Je pense à une autre candidate. Sa curatrice a dit à sa mère qu’elle ne pouvait pas venir. Pourtant, il y avait de l’argent sur le compte. Parfois des blocages empêchent les gens de vivre pleinement leur citoyenneté. Cela rejoint la méconnaissance : ce droit fait partie de la vie privée. Si la personne le souhaite, au contraire, il faut l’accompagner pour qu’elle puisse le vivre. Il ne faut pas trop surprotéger, même pour de bonnes raisons. Ces questions reviennent régulièrement dans les Ehpad également : entre droits et libertés, il faut laisser vivre les personnes.

AJ : Vous souhaitez également promouvoir l’écriture des femmes poétesses. Pourquoi ?

Solenne Brugère : Les femmes poétesses sont plus nombreuses à participer. Or collectivement nous n’avons jamais appris de textes de femmes au cours de notre scolarité. Ce concours est donc destiné à valoriser la participation des femmes, qui ont une plume superbe. Âgisme, sexisme, nous luttons aussi contre les stéréotypes de genre. L’année dernière, une femme nous a tous fait pleurer. Elle était très handicapée, à tel point qu’on ne savait sait pas si elle était vraiment consciente. Contre toute attente, elle a livré un texte sur l’amour d’une beauté exceptionnelle. Comprendre qu’elle avait cette richesse en elle était juste magnifique.

Merci pour votre intérêt.

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